Discours Politiques Et Énarques I La Berceuse Des Mots Vides
« Les énarques conseillent nos Président.e.s (Ah non, pas la peine de mettre le mot au féminin, il n’y a jamais eu de Présidente en France). »
Sur mon profil, j’ai écrit que je refusais toute conversation concernant les pandémies, la religion, la mort, le foot… et j’aurais oublié la politique ?
À ce moment précis, j’aimerais lui demander sans détour s’il connaît la définition exacte du mot « énarque ».
Je sais bien que non, personne n’apprend par cœur l’étymologie des mots, sauf mon ex-beau-père, qui adore briller en société, et moi pour faire comme lui.
Le mot mélange l’acronyme ENA (École nationale d’administration) et la racine grecque arkhós, qui signifie « pouvoir ». Ce sont ceux sortis de l’université du pouvoir, garants de l’intelligence de l’État. Grâce à ces gens, nous sommes certains que nos impôts et taxes supra-multiples sont dépensés à bon escient.
Le rôle des Énarques, ces génies de la politique…
Les énarques conseillent nos Présidents.es. (Ah non, pas la peine de mettre le mot au féminin, il n’y a jamais eu de Présidente en France.) Ils rédigent leurs discours pour que nos esprits faibles comprennent ce que l’État fait pour nous. Ils pensent même les programmes des candidats et les phrases porteuses de sens qui les rendent éligibles.
Nous recevons dans nos boîtes aux lettres leurs plans transcendantaux pour que nous puissions nous décider en toute conscience. En général, il s’agit de quatre pages, dont deux avec des photos et deux avec des promesses révolutionnaires :
- Il y a trop de chômage :
- Les patrons créent de l’emploi ;
- Je vais diminuer les impôts des patrons ;
- Je vais diminuer le chômage.
- Il y a trop de chômage :
- C’est à cause des étrangers ;
- Je vais dégager les étrangers ;
- Je vais diminuer le chômage
- Il y a trop de chômage :
- C’est à cause des riches ;
- Je vais donner plus d’aides sociales ;
- Je vais diminuer les inégalités.
Soyons cohérents, même pour être déléguée de ma classe, j’ai dû assurer un programme plus solide. Les médias parlent pendant des semaines du choix de LA phrase du candidat ! « Le changement c’est maintenant »… Bon, pourquoi pas, Nike a bien fonctionné avec Just do it. « Un mandat pour agir », encore une proposition plutôt simpliste. Puis vient la photo. Alors ça se passe de commentaires, nous la connaissons tous, elle est poussiéreuse et figée. La raison ?
Je ne sais pas, c’est que je n’ai pas fait l’école du pouvoir, moi. Pendant ce temps, je feuillette ces dépliants en me disant que ce n’est pas possible, que je ne peux pas être la seule personne que ça choque, ces non-programmes déposés dans ma boîte aux lettres…
Eh bien non. Je me retrouve avec de gentils Parigots aux accents de supériorité qui proclament : « J’ai lu le programme de Mélenchose ou de Marinette, et c’est troublant de constater que… ».
Mais quel programme lisent-ils ? Le prospectus ? Ces phrases en gras ? Est-ce qu’on lit Voici ? Pas du tout, ça se feuillette. Pour lire, il faut un peu de substance. Notamment des caractères qui se succèdent en quantité suffisante pour que les informations se complexifient dans nos cerveaux et que ô miracle ! nous puissions actionner des zones précises de la réflexion.
Alors certes, que les politiques fassent des tracts de leur programme, je le conçois. Ils méprisent le peuple, c’est normal. Mais qu’on ne relève pas et qu’on vote « historiquement » pour un parti, c’est aussi dangereux que de donner un fusil à pompe chargé à un non-voyant en lui assurant : « Il y a trente ans, il n’y avait rien à gauche, donc logiquement, tu peux tirer à gauche, tu ne devrais toucher personne ».
On donne le droit à soixante millions d’aveugles d’ouvrir le feu dans n’importe quelle direction. Eh bien, voilà le carnage.
Mais ce que j’ai vraiment dit, c’est qu’un politicien ne faisait pas grande différence par rapport à un autre. Il rebondit en m’interrogeant sur ce que je proposerais à leur place.
Permis de vote
« On devrait passer un permis de vote comme on passe un permis de conduire ou de chasse. Ah, et un permis de procréer aussi parce qu’on est dans une situation chaotique à cause de la plupart des parents qui veulent égoïstement se reproduire pour que quelqu’un les bichonne quand ils seront trop vieux. »
Après cette longue phrase que je ne suis pas peu fière d’avoir prononcée, il me demande simplement si je souhaite avoir des enfants.
« J’en sais rien, oui certainement. Je sais bien que je ne suis pas toute jeune, mais pourquoi pas.
— Je pense à quelques politiques qui pourraient valider ton permis de procréer. »
Il sourit presque avec délicatesse en disant cette phrase pendant que dans mon cerveau, résonnent au loin les allocutions des hommes d’État. Repensant aux débats dont nous abreuve la télévision, je les entends, nous berçant de mots vides. Ces termes mis côte à côte nous disent vaguement quelque chose, mais n’ont aucun sens concret. Ils ne font appel à rien dans notre mémoire si ce n’est qu’à force de les écouter, nous les avons intégrés.
Les élus en placent dans chacun de leurs discours : président du Congrès, croissance, politique gouvernementale, volontariste, rassemblement, dossier législatif du projet de loi, inversion de la courbe du chômage, secrétaires d’État, parlementaires, générales, administratives, secrétariat du secrétaire général, membre de la communauté d’agglomérations, conseiller général, directeur général des services législatifs. Sans oublier les titres fous : secrétaire d’État auprès du ministre des Affaires étrangères et du Développement international, chargé du Commerce extérieur, de la Promotion du tourisme et des Français de l’étranger.
Tous ces mots, nous, le peuple, nous ne les comprenons pas, en réalité. C’est aussi abstrait que le tableau de Malevitch, le carré blanc sur fond blanc. Vendu des millions, ça résume notre monde. Les énarques sont des élitistes, se gaussant entre eux pendant leurs meetings. Nous, nous sommes ces gens-là, ceux qui entrent timidement dans une galerie d’art contemporain. Qui tentent de se donner une contenance. Qui cherchent le bar du coin de l’œil. « La politique, c’est une chose sérieuse, avec de vrais mots, et si vous ne les comprenez pas, c’est parce que vous êtes trop bête, vous, le peuple. » OK, on ne comprend pas. Je pense à Tartempion qui avait prévu de relire tout son livre d’éducation civique ce week-end, mais la petite est tombée malade, il fallait faire le plein de courses chez Carrefour, le ménage, le contrôle technique et ne pas rater le match de foot de Jules. Alors ils sont malins, ces adages nous bercent depuis notre plus tendre enfance, comme : « Petit papa Noël, quand tu descendras du ciel ».
Forcément, nous nous sentons en sécurité, rien ne nous perturbe l’esprit, c’est doux, lancinant. Ils nous endorment le cerveau avec leur berceuse de mots vides. Les politiques nous culpabilisent de ne pas voter pour les sénatoriales, mais que fait donc un sénateur ? Puis ils nous lancent de grandes phrases : nous allons « lutter contre l’extraterritorialité du droit américain »… Hmmm. « La souveraineté de la France »… Plutôt vaste et confus. « Réduire les impôts de production »… Mais encore ? Quelles sont les mesures mises en place ? Aucune, rien, nada. Quatre phrases sur un dépliant.
Alors, je pense proposer ma candidature : – je vais réduire les impôts pour tout le monde ; – je vais relancer l’économie française ; – je vais rendre sa dignité au peuple-patrie-pouvoir ; – « Sans plus attendre ! » C’est mon slogan. Votez Cindy !
Et pendant que cette interminable réflexion galopait dans mes méninges, il n’a eu de cesse de parler de son envie d’être père. Heureusement que j’arrive à m’auto-divertir avec mon cerveau malade. Je fais une tentative pour le ramener vers une conversation profonde : « Tu as voté pour qui ? » Il rougit presque et me place : « Oublions la politique, je vote écolo, car c’est la seule chose qui compte aujourd’hui ».
C’est surtout devenu à la mode. Dans les années 1980, il devait traiter les écolos de « bobos aux sandales en chanvre ». Je tiens à rendre hommage, au passage, à ces pionniers visionnaires de l’écologie qui se sont gelé les orteils en se faisant railler.
Je n’en peux plus, je veux sortir. J’étouffe au milieu de cette infinie vacuité. Et pourtant, j’aimerais tellement être concernée par sa vision tronquée des verts. J’acquiesce à tout ce qu’il dit pour ne pas laisser mon cerveau embrayer sur thèse-antithèse-synthèse. Je le jalouse de ne pas savoir que la télé est le mégaphone de Satan. Que les médias actuels sont les demi-molles du journalisme. Pas envie, pas tentés, la flemme, quoi. Que ce monde est dirigé par une poignée de surpuissants aussi décérébrés que lui, que… aaaah ! Arrête ! Ne laisse pas ton ciboulot reprendre le dessus. Ne pas penser, acquiescer. Voilà, c’est mieux.
On paye. Je paye, en fait, pour ne pas avoir à lui devoir quoi que ce soit. Il insiste mollement, mais je suis catégorique. Je vois bien qu’il me trouve étrange, qu’il ne sait pas par où me prendre et qu’il a assimilé qu’il ne trempera pas son pain au pot ce soir. Alors il ne s’acharne pas vraiment. Une fois dehors, je le remercie pour cette soirée. Je m’éloigne et il ne tente rien.
